J'ai donc croisé Anna, ici, à des milliers de kilomètres d'Uppsala.
Elle me sourit et s'approche de moi sans l'ombre d'une hésitation. Son tailleur noir strict et élégant griffé Armani lui va comme un gant. Il témoigne aussi d'une belle ascension sociale. Nous parlons quelques minutes, elle est pressée. Elle m'arrache un rendez-vous, ce soir, dix-neuf heures trente, au Plaza.
Je n'ai pas mis les pieds au Plaza depuis près d'un an. Mon dernier séjour ici c'était assez mal terminé et l'on m'avait proprement mis à la porte. Heureusement pour moi, la direction a depuis connu quelques remaniements. L'un des portiers me reconnaît et semble peu enclin à me laisser entrer. Il me demande de passer mon chemin. Je sors une carte de visite et griffonne quelques mots sur son envers. Je la plie et demande à l'homme d'être assez aimable pour la porter à Shane Krige. Le portier se raidit et disparaît. Ses collègues m'observent avec crainte et curiosité. Shane vient me chercher lui-même, le portier le suit d'un air contrit et désolé. J'ai connu Shane à Dallas. A cette époque il était directeur du Mansion on Turtle Creek. Je l'avais sorti d'une paire de mauvais pas. Le genre de travers qui brisent un homme ambitieux. Aujourd'hui il est le roi du New York Plaza. Il m'invite à entrer et m'explique que je suis ici chez moi. Nous discutons. Je lui dis que je suis là pour affaire. Il me recommande la cuisine de Didier Virot - un compatriote - et m'invite à repasser dès que possible pour gouter un vieux single barrel qu'il garde dans son bureau. Nous nous séparons sur une poignée de main et je me dirige vers l'un des multiples salons de l'hôtel.
Anna est là. Elle semble heureuse de me voir. Nous discutons devant un verre. Je n'ai pas besoin de lui poser de question, elle me raconte sa vie et celle de sa mère depuis mon départ de Suède.
Karl est revenu deux jours après, en rampant et suppliant. Katarina lui a répondu en appelant la police. Quelques mois plus tard Karl s'est introduit dans la maison où vivait une infirmière et sa fille de huit ans. Il les a violées toutes les deux avant d'être surpris par des voisins inquiets. Ils lui ont brisé le dos avant de le livrer aux flics. Johan lui rend parfois visite dans sa cellule médicalisée. Il en revient généralement le sourire aux lèvres.
Katarina a couché avec Johan jusqu'à l'été suivant. Elle en est tombée enceinte. Johan a quitté la maison. Katarina n'en a pas pleuré. Elle a gardé l'enfant. Une fille qu'elle a nommée Liv. Elle n'a pas eu de relation sérieuse depuis et se contente de coucher parfois avec les clients de passage, si ceux-ci sont à son goût.
Après avoir fuit ses responsabilités, Johan a vécu dans un foyer jusqu'à ce qu'il se découvre un talent imaginaire pour la peinture et un goût prononcé pour l'héroïne. Un homosexuel fortuné l'a abordé dans un bar et lui a offert un toit, de l'argent ainsi qu'une pénétrante chaleur humaine qui doit certainement l'aider à supporter les rigueurs de l'hiver suédois.
Anna a continué ses études dans le marketing où ses talents corporels lui ont permis d'obtenir un diplôme en un temps record. Un maitre de stage adultère lui donna ensuite l'occasion d'être embauchée dans une entreprise de premier plan. La suite est d'une logique effrayante.
Je n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi. Je sais qu'il me manque d'importantes pièces du puzzle pour appréhender les événements d'Uppsala correctement. Je revois parfois le visage de Johan qui m'observait calmement alors que je traînais son père dans le jardin. Son regard neutre et désabusé braqué sur moi m'avait paru être la seule chose significativement inquiétante de mon séjour en Suède.
Quatre heures trente. J'allume une Marlboro. En venant à ce rendez-vous j'avais pris la secrète résolution de ne pas coucher avec Anna. Peut-être par fierté ou pour prouver ma force de volonté. Je suis fixé sur ma capacité à lui dire non. Je reboutonne ma chemise. Par la fenêtre mes yeux se perdent dans les lumières de New-York et la forme plus sombre de Central Park qui s'étale aux pieds du Plaza. Anna sort de la salle de bain, enveloppée dans une des serviettes blanches brodées de fils dorés de l'hôtel. Je lui demande pourquoi. Elle rit. Elle s'installe dans un fauteuil, croise lentement les jambes. Son explication est courte mais instructive.
La mère de Johan était infirmière. Le jour où Johan devait fêter ses cinq ans, elle est morte renversée par un chauffard à la sortie d'un motel. Elle y trompait Karl deux fois par semaine avec divers médecins de son hôpital. Karl tenta de trouver le réconfort dans l'alcool. Il y trouva surtout Johan, qu'il tabassait et violait régulièrement. Il l'habillait avec les vêtements de sa mère, le coiffait et le maquillait avant de le jeter sur le sol pour lui montrer qui était le maitre de la maison. Cela dura jusqu'à ce que Karl tente de se racheter une conduite et laisse tomber bouteille et sévices. Il rencontra Katarina quelques années plus tard.
C'est la nuit où il la pénétra pour la première fois que Johan ressenti le besoin de dire à Anna ce que son père lui avait fait.
J'enfile ma veste. Je ne suis pas satisfait des réponses d'Anna et je sais qu'elle n'en dira pas plus cette nuit. Elle me conseille de ne plus y penser. Je devrais peut-être suivre sa suggestion. Elle se lève et ajuste sa serviette. Elle m'accompagne vers la porte en jouant avec une de mes cartes de visite. Tous les deux mois elle passe trois nuits au Plaza. Elle me rappellera.